La recherche · Attachement

Mary Ainsworth : la femme qui a vu les styles d’attachement avant tout le monde

Psychologue du développement canado-américaine, créatrice de la Situation étrange · 1913-1999

Bowlby a dit qu’il existait un système d’attachement. Mary Ainsworth a montré qu’il ne fonctionne pas pareil chez tout le monde, et qu’on peut l’observer en vingt minutes. Les styles sécure, anxieux, évitant et désorganisé qu’on applique aujourd’hui au couple sont nés dans sa salle de jeu de Baltimore.

La Situation étrangeTrois puis quatre stylesLa sensibilité aux signauxLa base de sécurité

Par Laurène · mis à jour le 27 septembre 2026 · 8 min de lecture

Qui est Mary Ainsworth ?

Mary Salter naît en 1913 dans l’Ohio et grandit à Toronto, où elle fait toutes ses études. Sa thèse, soutenue en 1939, porte déjà sur la sécurité : elle y développe l’idée, apprise de son directeur William Blatz, qu’un enfant a besoin d’une base sûre pour oser explorer. Au début des années 1950, elle suit son mari à Londres et répond à une annonce : John Bowlby cherche quelqu’un pour analyser des observations d’enfants séparés de leurs parents. Elle rejoint son équipe de la Tavistock Clinic. La rencontre décide du reste de sa vie.

En 1954, nouveau déménagement, en Ouganda cette fois. Elle y mène la première étude de terrain sur l’attachement : 26 familles des environs de Kampala, visitées toutes les deux semaines pendant neuf mois, avec un interprète. Elle y remarque que les bébés diffèrent dans leur façon d’utiliser leur mère comme point de départ pour explorer. De retour aux États-Unis, à l’université Johns Hopkins de Baltimore, elle lance en 1963 une étude plus intensive encore : 26 familles observées à la maison pendant toute la première année de l’enfant, puis, à douze mois, un passage dans une salle de jeu du laboratoire. Ce passage s’appelle la Situation étrange. En 1975, elle rejoint l’université de Virginie, où elle termine sa carrière. Elle meurt en 1999.

Pourquoi une spécialiste des bébés compte-t-elle pour ton couple ? Parce qu’elle a donné à la théorie de l’attachement sa méthode et son vocabulaire. Sans elle, Bowlby serait resté une belle idée. Et parce que sa découverte principale vaut à tout âge : ce qui fabrique la sécurité, ce n’est pas d’être là tout le temps, c’est de répondre juste quand l’autre appelle.

L’idée centrale

Tous les bébés s’attachent, même à un parent maltraitant : le système est trop vital pour ne pas fonctionner. Mais ils ne s’attachent pas de la même manière. Ainsworth montre que les enfants s’organisent autour de la disponibilité réelle de leur figure d’attachement, et que cette organisation prend quelques formes typiques, qu’on peut reconnaître en observant comment l’enfant réagit à une séparation courte et surtout aux retrouvailles. Ces formes ne sont pas des traits de caractère : elles sont la meilleure stratégie que l’enfant a trouvée pour garder le lien avec ce parent-là.

Les concepts clés

La Situation étrange

Une pièce inconnue avec des jouets, un parent, une personne étrangère, et huit épisodes d’environ trois minutes : le parent et l’enfant explorent, l’étranger entre, le parent sort, revient, sort à nouveau en laissant l’enfant seul, l’étranger revient, puis le parent. Le tout dure une vingtaine de minutes et se déroule sous l’œil d’observateurs. Le génie du dispositif est dans ce qu’il regarde : pas la quantité de pleurs pendant la séparation, mais la manière dont l’enfant accueille le retour. Est-ce qu’il va vers le parent ? Est-ce qu’il se laisse consoler ? Est-ce qu’il retourne jouer ?

Les trois styles, puis le quatrième

Ainsworth décrit trois patterns. Le sécure (groupe B) cherche le contact au retour, se laisse apaiser et retourne explorer. L’évitant (groupe A) ignore le parent ou se détourne, comme si rien ne s’était passé ; des mesures ultérieures ont montré que ces enfants sont pourtant stressés à l’intérieur. L’anxieux-ambivalent (groupe C) s’accroche et se débat à la fois, reste inconsolable, ne retourne pas jouer. En 1990, Mary Main et Judith Solomon ajoutent le désorganisé (groupe D) : des comportements contradictoires ou figés, un enfant qui s’approche en détournant la tête, qui s’immobilise, qui semble avoir peur de la personne même qui devrait le rassurer. Ce sont les ancêtres directs des quatre styles adultes : sécure, évitant, anxieux, désorganisé.

La sensibilité aux signaux

La partie la moins connue et la plus importante de son travail se passe à la maison, pas au laboratoire. Pendant un an, Ainsworth et son équipe notent comment les mères réagissent aux signaux de leur bébé. Elle en tire des échelles dont la principale est la sensibilité : remarquer le signal, l’interpréter correctement, y répondre vite et de façon adaptée. Les bébés classés sécures à douze mois étaient ceux dont la mère avait été la plus sensible au fil de l’année. Pas la plus présente, pas la plus affectueuse en apparence : la plus juste dans ses réponses. Transposé au couple, c’est exactement ce que la recherche appelle aujourd’hui la réactivité.

La base de sécurité et le refuge

C’est en Ouganda qu’Ainsworth forge l’expression qui deviendra le titre du dernier livre de Bowlby : la base de sécurité. Elle observe que les bébés s’éloignent de leur mère pour explorer et reviennent vers elle dès que quelque chose les inquiète, puis repartent. Deux fonctions du même lien : le refuge, où l’on revient quand ça va mal, et la base, d’où l’on repart quand ça va mieux. Dans un article de 1989 intitulé « Attachments beyond infancy », elle étend explicitement ces fonctions aux liens adultes, dont le couple.

Ce que dit la recherche

L’étude de Baltimore est minuscule par sa taille et immense par son intensité : des dizaines d’heures d’observation à domicile par famille, ce qu’aucune étude n’a refait à cette échelle. Mais sa portée vient surtout de ce qui a suivi : la Situation étrange a été reprise dans des milliers d’études à travers le monde.

  • Baltimore. Sur les 26 enfants, environ deux tiers sont classés sécures, le reste se répartit entre évitants et ambivalents. Et la sensibilité maternelle observée à la maison pendant l’année prédit la classification à douze mois.
  • L’article de 1970. Avec Silvia Bell, Ainsworth publie la Situation étrange sur 56 enfants d’un an : la présence de la mère favorise l’exploration, son absence la freine et déclenche les comportements d’attachement, et le retour concentre les gestes de recherche de proximité.
  • La méta-analyse de 1988. Sur 32 échantillons dans 8 pays, soit près de 2 000 enfants, le style sécure est partout majoritaire (entre 50 et 75 %), et les différences entre échantillons d’un même pays sont plus grandes que les différences entre pays.
  • Sensibilité et sécurité. Une méta-analyse de 1997 confirme le lien entre la sensibilité parentale et la sécurité de l’enfant, mais le trouve plus modeste que chez Ainsworth, avec une corrélation d’environ 0,24 : la sensibilité compte, elle n’explique pas tout.
  • Du bébé à l’adulte. Les cohortes suivies jusqu’à l’âge adulte trouvent une continuité réelle mais modérée entre la classification à un an et l’attachement adulte, avec beaucoup de trajectoires qui changent, dans les deux sens.

Les limites et les critiques

La première limite est celle de l’échantillon : 26 familles blanches de classe moyenne de Baltimore. La Situation étrange repose sur une hypothèse, que la séparation crée un stress modéré chez l’enfant, et cette hypothèse dépend de la culture. Au Japon, où les bébés sont rarement séparés de leur mère, la procédure provoque une détresse extrême et surclasse les enfants en ambivalents. Dans le nord de l’Allemagne, où l’indépendance précoce est encouragée, elle en surclasse en évitants. Ce que la procédure mesure est réel, mais les seuils ne voyagent pas sans précaution.

La deuxième critique porte sur la cause. Des chercheurs du tempérament, dont Jerome Kagan, ont soutenu que la réactivité innée de l’enfant explique une partie de ce qu’Ainsworth attribuait à la mère. La recherche a tranché au milieu : la sensibilité parentale est un prédicteur réel mais modeste de la sécurité, le tempérament joue, le père et les autres figures aussi. Ce qui interdit une lecture qu’Ainsworth n’a jamais faite mais que la vulgarisation a répandue : rendre la mère responsable de tout.

Enfin, la Situation étrange est un outil pour bébés. Chez l’adulte, on mesure l’attachement autrement : par entretien, ou par questionnaire comme l’échelle ECR-R. Or ces outils se recoupent peu entre eux, et la classification d’un enfant à un an ne prédit que modérément son style adulte. Les styles d’Ainsworth sont donc un point de départ, pas une prophétie. Le passé pèse, il ne verrouille pas.

Comment MyLoveLab s’en sert

Les quatre styles du test MyLoveLab et de la dimension Attachement et sécurité portent le vocabulaire d’Ainsworth, adapté à l’adulte : sécure, anxieux, évitant, désorganisé, lus sur deux axes plutôt qu’en cases. Sa leçon sur la sensibilité structure le niveau 5 du programme, où la sécurité se construit par des réponses accessibles, justes et fiables, et non par une présence permanente. Sa méthode inspire le niveau 3 : un style se lit sur les retrouvailles répétées, jamais sur un geste isolé. Et sa base de sécurité donne son nom au niveau 10, devenir une base pour l’autre. Pour la suite de l’histoire, lis la page sur Cindy Hazan et Phillip Shaver, qui ont fait entrer ces styles dans le couple, ou l’article sur les quatre styles d’attachement.

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À lire

  • Infancy in Uganda: Infant Care and the Growth of Love · Livre, 1967La première étude de terrain sur l’attachement, où naît l’idée de base de sécurité.
  • Attachment, exploration, and separation: Illustrated by the behavior of one-year-olds in a strange situation · Article, 1970Avec Silvia Bell : la première présentation détaillée de la Situation étrange.
  • Patterns of Attachment: A Psychological Study of the Strange Situation · Livre, 1978Avec Blehar, Waters et Wall : le livre de référence, où les trois styles sont décrits et reliés aux observations à domicile.
  • Attachments beyond infancy · Article, 1989L’article où Ainsworth étend explicitement l’attachement aux liens adultes, dont le couple.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la Situation étrange de Mary Ainsworth ?

Une procédure d’observation d’une vingtaine de minutes, en huit épisodes, où un enfant d’un an est séparé deux fois brièvement de son parent dans une pièce inconnue, avec une personne étrangère. On observe surtout sa réaction aux retrouvailles. C’est l’outil qui a permis de décrire les styles d’attachement chez l’enfant.

Quels sont les styles d’attachement selon Ainsworth ?

Trois patterns décrits en 1978 : sécure, évitant et anxieux-ambivalent. Un quatrième, désorganisé, a été ajouté par Mary Main et Judith Solomon en 1990. Chez l’adulte, on parle de sécure, anxieux, évitant et désorganisé, mesurés sur deux axes plutôt qu’en catégories.

Peut-on faire passer la Situation étrange à un adulte ?

Non, c’est un outil conçu pour des enfants de un à deux ans. Chez l’adulte, l’attachement se mesure par un entretien qui analyse la façon de raconter son enfance, ou par un questionnaire comme l’ECR-R, dont le test MyLoveLab s’inspire. Ces outils ne mesurent pas tout à fait la même chose.

La mère est-elle responsable du style d’attachement de l’enfant ?

Pas seule, et pas pour toujours. La sensibilité parentale est un prédicteur réel mais modeste de la sécurité de l’enfant. Le tempérament, le père, les autres figures d’attachement et les événements de vie comptent aussi. Et le style d’un enfant à un an ne prédit que modérément celui de l’adulte qu’il deviendra.

Références

  1. Ainsworth, M. D. S. (1967). Infancy in Uganda: Infant Care and the Growth of Love. Johns Hopkins University Press.
  2. Ainsworth, M. D. S. & Bell, S. M. (1970). Attachment, exploration, and separation: Illustrated by the behavior of one-year-olds in a strange situation. Child Development, 41(1), 49-67.
  3. Ainsworth, M. D. S., Blehar, M. C., Waters, E. & Wall, S. (1978). Patterns of Attachment. Erlbaum.
  4. Ainsworth, M. D. S. (1989). Attachments beyond infancy. American Psychologist, 44(4), 709-716.
  5. Main, M. & Solomon, J. (1990). Procedures for identifying infants as disorganized/disoriented during the Ainsworth Strange Situation. In M. T. Greenberg, D. Cicchetti & E. M. Cummings (dir.), Attachment in the Preschool Years (p. 121-160). University of Chicago Press.
  6. van IJzendoorn, M. H. & Kroonenberg, P. M. (1988). Cross-cultural patterns of attachment: A meta-analysis of the Strange Situation. Child Development, 59(1), 147-156.
  7. De Wolff, M. S. & van IJzendoorn, M. H. (1997). Sensitivity and attachment: A meta-analysis on parental antecedents of infant attachment. Child Development, 68(4), 571-591.
  8. Bretherton, I. (1992). The origins of attachment theory: John Bowlby and Mary Ainsworth. Developmental Psychology, 28(5), 759-775.

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