La recherche · Attachement

John Bowlby : l’homme qui a montré que l’attachement est un besoin, pas une faiblesse

Psychiatre et psychanalyste britannique, père de la théorie de l’attachement · 1907-1990

Avant John Bowlby, avoir besoin de quelqu’un passait pour de l’immaturité. Il a montré que c’est un système de survie, câblé en chacun de nous, qui ne s’éteint jamais : il change seulement de cible. Ton couple fonctionne avec ce système-là, tous les jours.

Le système d’attachementLa base de sécuritéLe modèle interne opérantDu berceau à la tombe

Par Laurène · mis à jour le 27 septembre 2026 · 8 min de lecture

Qui est John Bowlby ?

John Bowlby naît à Londres en 1907, dans une famille aisée où les enfants sont élevés à distance des parents, comme c’est l’usage dans son milieu. Il étudie à Cambridge, puis la médecine, la psychiatrie et la psychanalyse, dont il devient membre qualifié en 1936. Dans les années 1930, il travaille dans une clinique londonienne pour enfants en difficulté. C’est là qu’il fait son premier constat marquant : les enfants les plus coupés de leurs émotions ont souvent connu des séparations précoces et longues.

Après la guerre, il prend la tête du département enfants et parents de la Tavistock Clinic, à Londres, où il monte une unité de recherche sur la séparation mère-enfant. En 1951, l’Organisation mondiale de la santé lui commande un rapport sur les enfants sans foyer de l’après-guerre, « Maternal Care and Mental Health ». En 1952, son collaborateur James Robertson filme une petite fille de deux ans hospitalisée huit jours sans ses parents : le film bouleverse les pratiques hospitalières. Puis Bowlby écrit sa grande trilogie, « Attachment and Loss » (1969, 1973, 1980), traduite en français sous le titre « Attachement et perte », et un dernier livre de synthèse, « A Secure Base » (1988). Il meurt en 1990.

Pourquoi un psychiatre d’enfants compte-t-il pour ton couple ? Parce que le système qu’il a décrit chez le bébé ne disparaît pas à l’âge adulte. Bowlby lui-même le disait : l’attachement nous accompagne « du berceau à la tombe ». Il change seulement de figure principale : les parents d’abord, puis, pour la plupart d’entre nous, la personne avec qui on partage sa vie.

L’idée centrale

À l’époque de Bowlby, deux explications dominent le lien du bébé à sa mère : pour la psychanalyse, l’enfant s’attache parce qu’elle satisfait ses pulsions ; pour les comportementalistes, parce qu’elle le nourrit. Bowlby rejette les deux. En s’appuyant sur l’éthologie (l’étude du comportement animal, dont les jeunes singes de Harry Harlow qui préfèrent une mère de tissu à une mère de fil de fer qui donne le lait), il propose que l’attachement est un système à part entière, sélectionné par l’évolution, dont le seul but est de garder l’enfant à proximité de quelqu’un qui le protège.

Ce système a une logique simple. Il dort quand tout va bien. Il se réveille en cas de danger, de fatigue, de maladie ou de séparation, et il pousse alors à chercher la figure d’attachement : pleurer, appeler, s’accrocher, suivre. Il s’apaise quand cette figure répond. La conséquence est énorme : avoir besoin de quelqu’un n’est pas une faiblesse, c’est le fonctionnement normal d’un être humain en bonne santé. Cette idée, banale aujourd’hui, était révolutionnaire.

Les concepts clés

Le système d’attachement

Bowlby décrit l’attachement comme un système de régulation, un peu comme un thermostat. Il surveille une seule variable : la disponibilité de la personne qui compte. Tant qu’elle est jugée suffisante, le système reste calme et laisse la place aux autres systèmes, dont l’exploration et le jeu. Dès qu’elle semble menacée, il prend la priorité sur tout le reste. Dans un couple adulte, c’est lui qui s’active quand un message reste sans réponse, quand le ton se durcit, quand l’autre semble ailleurs. Et il réagit avant la pensée.

La base de sécurité

L’expression a été forgée par Mary Ainsworth à partir de ses observations en Ouganda, et Bowlby en a fait le titre de son dernier livre. La base de sécurité, c’est le lien d’où l’on part explorer et où l’on revient quand ça tangue. Le bébé qui se sait attendu s’éloigne plus loin et joue plus librement. L’adulte aussi : ce n’est pas malgré le lien qu’on ose, c’est grâce à lui. Une bonne relation ne retient pas, elle rend le monde accessible.

Le modèle interne opérant

À force d’interactions répétées, l’enfant construit des représentations mentales : une image de lui-même (suis-je digne d’être aimé ?) et une image des autres (puis-je compter sur eux ?). Bowlby les appelle des modèles internes opérants. Ils fonctionnent en arrière-plan, sans qu’on y pense, et guident ce qu’on attend, ce qu’on remarque et ce qu’on interprète. C’est la matière première de ce qu’on appelle aujourd’hui un style d’attachement : sécure, anxieux, évitant ou désorganisé. Le mot « opérant » est important : ces modèles travaillent, et ils peuvent être retravaillés.

Protestation, désespoir, détachement

Avec James Robertson, Bowlby observe que le jeune enfant séparé traverse trois phases : il proteste (pleurs, appels, colère), puis il se désespère (repli, tristesse), puis il se détache (indifférence apparente au retour du parent). Cette séquence se rejoue en miniature dans le couple adulte. Relancer et se fâcher, c’est protester. Se refermer et faire comme si de rien n’était, c’est se détacher. Comprendre que ces deux comportements viennent du même système change la lecture d’une dispute.

Du berceau à la tombe

Pour Bowlby, chercher la proximité d’une personne de confiance quand on souffre n’est pas un reste d’enfance à dépasser. C’est le signe d’un fonctionnement sain à tout âge. Il s’oppose frontalement à une culture qui valorise l’autonomie comme absence de besoin. L’autonomie réelle, dit-il, naît de la confiance qu’on peut compter sur quelqu’un. C’est exactement ce que le programme MyLoveLab appelle devenir une base sécure pour l’autre.

Ce que dit la recherche

Bowlby est d’abord un théoricien. Il a synthétisé des observations cliniques, l’éthologie et la théorie des systèmes. La validation empirique de ses idées est venue en grande partie d’autres personnes, à commencer par Mary Ainsworth. Voici les jalons qui comptent.

  • 1944, les 44 jeunes voleurs. Bowlby compare 44 enfants suivis pour vol à 44 enfants suivis pour d’autres difficultés. Les séparations précoces et prolongées sont nettement plus fréquentes chez les voleurs qu’il décrit comme « sans affection ». Une étude rétrospective, petite, mais fondatrice.
  • 1951, le rapport de l’OMS. Une synthèse des données sur les enfants placés en institution, qui conclut que le manque de soins maternels continus abîme le développement. Ses conclusions ont changé les pratiques d’accueil et les horaires de visite dans les hôpitaux.
  • 1952, le film de Robertson. « A Two-Year-Old Goes to Hospital » rend visible la séquence protestation, désespoir, détachement chez une enfant séparée huit jours. Les pédiatres qui le voient ne peuvent plus dire que « les enfants oublient vite ».
  • Années 1970, la Situation étrange. Mary Ainsworth observe que les bébés diffèrent dans leur façon de gérer une séparation brève, et que ces différences suivent la sensibilité du parent. Une méta-analyse de 1988 sur 32 échantillons dans 8 pays retrouve partout une majorité d’enfants sécures (de 50 à 75 %).
  • 1987, le couple adulte. Cindy Hazan et Phillip Shaver montrent que l’amour adulte présente les mêmes traits qu’un attachement, et que les trois styles décrits chez l’enfant se retrouvent chez les adultes dans des proportions proches.

Ce que tout cela montre vraiment : le lien précoce compte, la qualité des réponses reçues prédit la sécurité, et le système reste actif toute la vie. Ce que cela ne montre pas : que le début fixe la suite. Les études longitudinales trouvent une stabilité réelle mais modérée de l’attachement de l’enfance à l’âge adulte. Le passé pèse, il ne verrouille pas.

Les limites et les critiques

La première critique de fond vient de Michael Rutter, en 1972, dans « Maternal Deprivation Reassessed ». Bowlby, dit-il, mélange trois choses : la séparation d’une figure d’attachement, sa perte, et l’absence totale de lien. Il confond aussi corrélation et cause : les enfants séparés vivaient souvent dans des familles en conflit, et c’est la discorde familiale, plus que la séparation en soi, qui prédit les difficultés. L’étude des 44 voleurs, par ailleurs, était rétrospective, minuscule, et Bowlby posait lui-même les diagnostics.

La deuxième critique concerne la place de la mère. Les premiers écrits de Bowlby insistent sur une figure unique, maternelle, et ont servi à culpabiliser les femmes qui travaillaient. La recherche a depuis montré que l’enfant s’attache à plusieurs figures, que les pères comptent, et qu’un mode de garde de qualité n’abîme pas l’attachement. Bowlby a lui-même nuancé sa position au fil des années.

Enfin, la théorie sous-estime peut-être le tempérament de l’enfant et varie selon les cultures. Et sa popularisation pose un problème que Bowlby n’a pas créé mais qu’il faut nommer : transformer une théorie probabiliste en destin. « J’ai un attachement anxieux, c’est comme ça » n’est pas du Bowlby. C’est l’inverse de ce qu’il a écrit sur les modèles qui se retravaillent.

Comment MyLoveLab s’en sert

La dimension Attachement et sécurité repose entièrement sur ce cadre. Le test mesure ton style sur les deux axes que la recherche a tirés de la théorie de Bowlby, l’anxiété d’abandon et l’évitement de l’intimité, avec des questions inspirées de l’échelle ECR-R, sans être cette échelle. Le programme reprend trois idées de Bowlby en dix niveaux : ton système d’alarme et ses déclencheurs (niveau 2), la sécurité qui se construit quand un signal reçoit une réponse (niveaux 5 à 7), et le rôle final de base sécure pour l’autre (niveau 10). Pour la suite de l’histoire, lis les pages sur Mary Ainsworth et sur Cindy Hazan et Phillip Shaver, ou l’article sur les quatre styles d’attachement.

Le test MyLoveLab mesure ta dimension Attachement et sécurité et ton style d’attachement en une quinzaine de minutes, sans inscription. Ton ou ta partenaire peut le passer de son côté et vous comparez vos deux systèmes.

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À lire

  • Forty-four juvenile thieves: Their characters and home-life · Article, 1944L’étude fondatrice, petite et rétrospective, où naît l’intuition du lien entre séparations précoces et difficultés affectives.
  • Maternal Care and Mental Health · Livre, 1951Le rapport pour l’OMS qui a changé la manière d’accueillir les enfants séparés de leurs parents.
  • Attachment and Loss, vol. 1 : Attachment (en français : Attachement et perte, tome 1 : L’attachement (PUF, 1978)) · Livre, 1969Le cœur de la théorie : le système d’attachement, son origine évolutive, son fonctionnement.
  • Attachment and Loss, vol. 2 : Separation (en français : Attachement et perte, tome 2 : La séparation, angoisse et colère (PUF, 1978)) · Livre, 1973Angoisse et colère face à la séparation : la protestation expliquée.
  • Attachment and Loss, vol. 3 : Loss (en français : Attachement et perte, tome 3 : La perte, tristesse et dépression (PUF, 1984)) · Livre, 1980Le deuil et la dépression lus à travers l’attachement.
  • A Secure Base: Parent-Child Attachment and Healthy Human Development · Livre, 1988Un recueil de conférences, le livre le plus accessible de Bowlby pour comprendre la base de sécurité.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la théorie de l’attachement de Bowlby, en résumé ?

C’est l’idée que chaque être humain naît avec un système de survie qui surveille la disponibilité des personnes qui comptent et pousse à chercher leur proximité en cas de danger ou de détresse. Ce système se règle sur les réponses reçues dans l’enfance et reste actif toute la vie, y compris dans le couple.

Quels sont les quatre styles d’attachement selon Bowlby ?

Bowlby n’a pas défini les styles : il a décrit le système. Les trois premiers (sécure, anxieux-ambivalent, évitant) viennent de Mary Ainsworth en 1978, le quatrième (désorganisé) de Mary Main et Judith Solomon en 1990. Chez l’adulte, on parle de sécure, anxieux, évitant et désorganisé, mesurés sur deux axes plutôt qu’en cases.

Selon Bowlby, tout se joue-t-il avant trois ans ?

Non. Bowlby parle de modèles internes opérants : des représentations construites dans l’enfance qui guident les relations, mais qui se mettent à jour avec l’expérience. La recherche trouve une stabilité modérée de l’attachement au fil de la vie et documente la sécurité gagnée à l’âge adulte.

Pourquoi Bowlby a-t-il été critiqué ?

Pour avoir confondu séparation, perte et absence de lien, pour des études précoces trop petites et rétrospectives, et pour avoir centré la théorie sur la mère au point de culpabiliser les femmes. La recherche a depuis élargi le cadre à plusieurs figures d’attachement et au tempérament de l’enfant, sans invalider l’idée centrale.

Références

  1. Bowlby, J. (1944). Forty-four juvenile thieves: Their characters and home-life. International Journal of Psycho-Analysis, 25, 19-53.
  2. Bowlby, J. (1951). Maternal Care and Mental Health. World Health Organization.
  3. Bowlby, J. (1958). The nature of the child’s tie to his mother. International Journal of Psycho-Analysis, 39, 350-373.
  4. Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss, vol. 1 : Attachment. Basic Books.
  5. Bowlby, J. (1988). A Secure Base: Parent-Child Attachment and Healthy Human Development. Basic Books.
  6. Bretherton, I. (1992). The origins of attachment theory: John Bowlby and Mary Ainsworth. Developmental Psychology, 28(5), 759-775.
  7. Rutter, M. (1972). Maternal Deprivation Reassessed. Penguin.
  8. van IJzendoorn, M. H. & Kroonenberg, P. M. (1988). Cross-cultural patterns of attachment: A meta-analysis of the Strange Situation. Child Development, 59(1), 147-156.

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