Qui sont Cindy Hazan et Phillip Shaver ?
Phillip Shaver est un psychologue social américain né en 1944. Au milieu des années 1980, il enseigne à l’université de Denver et travaille sur les émotions, la solitude et les relations proches. Cindy Hazan est alors sa doctorante. Elle obtient son doctorat à Denver en 1988 et rejoint la même année l’université Cornell, où elle dirige depuis un laboratoire consacré à l’attachement adulte et enseigne un cours sur le lien humain suivi par des générations d’étudiants.
Leur article de 1987, « Romantic love conceptualized as an attachment process », paru dans le Journal of Personality and Social Psychology, est devenu l’un des dix articles les plus cités de l’histoire de cette revue. En 2012, la Society of Experimental Social Psychology leur a décerné un prix pour l’impact scientifique de ce travail. Shaver, aujourd’hui professeur émérite à l’université de Californie à Davis, a ensuite formé avec le psychologue israélien Mario Mikulincer le duo le plus productif du domaine. Leur livre « Attachment in Adulthood » (2007, seconde édition 2016) est la synthèse de référence.
Pourquoi ça compte pour ton couple ? Parce qu’avant eux, un adulte qui paniquait devant un message sans réponse n’avait pas de cadre pour se comprendre. Après eux, ce geste a un nom, une origine et une logique : c’est un système d’attachement qui fait son travail. Cette page présente l’étude de 1987, puis la synthèse de Mikulincer et Shaver qui en a fait une science expérimentale.
L’idée centrale
L’amour romantique est un processus d’attachement. Hazan et Shaver partent d’un constat : ce que Bowlby et Ainsworth décrivent entre un bébé et son parent ressemble trait pour trait à ce que vivent deux amoureux. On cherche la proximité de l’autre, on se sent en sécurité en sa présence, on souffre de son absence, on l’utilise comme base pour affronter le monde. Même le langage est le même : les regards prolongés, les surnoms, les caresses, le besoin de contact physique.
Si le système est le même, alors les différences individuelles décrites chez l’enfant devraient avoir un équivalent adulte. C’est le pari de l’article : traduire les trois styles d’Ainsworth (sécure, évitant, anxieux-ambivalent) en trois manières d’aimer, et vérifier qu’elles vont avec des expériences amoureuses différentes, des croyances différentes sur l’amour et des souvenirs différents de l’enfance.
Les concepts clés
Le questionnaire du journal
La méthode est restée célèbre. Hazan et Shaver publient dans le Rocky Mountain News, un quotidien de Denver, un « quiz de l’amour » d’une centaine de questions. Ils reçoivent 620 réponses exploitables : 205 hommes et 415 femmes, de 14 à 82 ans. La pièce centrale du questionnaire tient en trois courts paragraphes : chaque personne doit choisir celui qui décrit le mieux sa façon de vivre les relations proches. Le reste porte sur la relation amoureuse la plus importante de sa vie et sur ses parents.
Les trois styles adultes
Le premier paragraphe décrit une personne à l’aise dans la proximité, qui n’a pas peur d’être abandonnée ni de dépendre : c’est le style sécure. Le deuxième décrit quelqu’un que la proximité met mal à l’aise, qui a du mal à faire confiance et à se laisser dépendre : le style évitant. Le troisième décrit quelqu’un qui trouve que les autres hésitent à se rapprocher autant qu’il le voudrait et qui s’inquiète souvent de ne pas être vraiment aimé : le style anxieux-ambivalent. Le quatrième style adulte, celui qu’on appelle aujourd’hui désorganisé ou craintif, n’arrivera qu’en 1991 avec le modèle en quatre catégories de Kim Bartholomew et Leonard Horowitz.
Les modèles mentaux de l’amour
Le style ne décrit pas seulement des comportements, il va avec des croyances sur l’amour. Les personnes sécures le voient comme quelque chose de durable, avec des hauts et des bas. Les évitantes doutent que l’amour romantique existe vraiment ou qu’il puisse durer. Les anxieuses tombent facilement amoureuses mais trouvent rarement ce qu’elles appellent le vrai amour. Et chacune raconte ses parents autrement : chaleur et disponibilité chez les sécures, froideur ou rejet chez les évitantes, injustice et incohérence chez les anxieuses. Une deuxième étude, auprès de 108 étudiants, s’est concentrée sur l’image de soi et a retrouvé les mêmes contrastes.
Hyperactivation et désactivation
Vingt ans plus tard, Mikulincer et Shaver proposent un modèle du système en trois questions. Première question : ma figure d’attachement est-elle disponible ? Si oui, la sécurité s’installe et libère l’énergie pour le reste de la vie. Si non, deuxième question : est-ce que chercher sa proximité peut marcher ? Si oui, le système monte le volume : c’est l’hyperactivation, la stratégie anxieuse (relancer, guetter, protester). Si non, il coupe le signal : c’est la désactivation, la stratégie évitante (prendre de la distance, minimiser, se suffire). Deux stratégies opposées pour une même intention : garder le lien le plus sûrement possible.
Ce que dit la recherche
L’article de 1987 est une étude de questionnaire, pas une expérience. Sa force est d’avoir ouvert un champ que des centaines d’études ont ensuite occupé. Voici ce qu’il montre, et ce qui a suivi.
- Les proportions. Parmi les 620 lecteurs, 56 % se décrivent comme sécures, 25 % comme évitants et 19 % comme anxieux-ambivalents. Des proportions étonnamment proches de celles observées chez les bébés dans la Situation étrange, ce qui plaide pour une continuité du système.
- Les expériences amoureuses. Chaque style va avec un vécu différent de la relation la plus importante : confiance et amitié chez les sécures, peur de l’intimité et hauts et bas émotionnels chez les évitants, obsession, jalousie et désir de fusion chez les anxieux.
- Le cadre organisateur. En 1994, Hazan et Shaver proposent dans Psychological Inquiry de faire de l’attachement le cadre qui organise toute la recherche sur les relations proches, avec quatre critères d’un vrai lien d’attachement : recherche de proximité, détresse à la séparation, refuge et base de sécurité.
- L’expérimentation. Mikulincer et Shaver ont ensuite testé le modèle en laboratoire : des mots évoquant une menace, présentés trop vite pour être lus consciemment, rendent les représentations d’attachement plus accessibles ; les personnes sécures réagissent avec plus de compassion, les anxieuses avec des inquiétudes envahissantes, les évitantes en bloquant, un blocage qui cède quand on les charge mentalement.
- Des cases aux axes. En 1998, une analyse de toutes les échelles existantes a montré que les styles se ramènent à deux dimensions, l’anxiété et l’évitement. C’est la base de l’échelle ECR-R et de la manière moderne de lire l’attachement adulte.
Les limites et les critiques
L’étude de 1987 a les limites de sa méthode. Les répondants sont des lecteurs de journal qui ont choisi de répondre, pas un échantillon représentatif. Le style est mesuré par un seul choix forcé entre trois paragraphes, une mesure grossière que la recherche a vite remplacée. Les souvenirs d’enfance sont rétrospectifs, donc colorés par l’humeur du moment et par la relation en cours. Et rien n’est longitudinal : l’étude montre des associations, pas des trajectoires.
Le modèle en trois catégories n’a pas tenu. Bartholomew et Horowitz ont ajouté un quatrième style, puis les analyses de Chris Fraley et Niels Waller ont montré qu’il n’existe pas de catégories naturelles : l’attachement se distribue de façon continue sur deux axes. Autre limite importante : les questionnaires de ce type et l’entretien d’attachement adulte (AAI), qui analyse la manière de raconter son enfance, ne mesurent pas la même chose. Une synthèse de 2007 trouve entre les deux un lien allant de nul à faible.
Enfin, la popularisation a fait du « style » une identité, ce que les auteurs n’ont jamais écrit. Le style dépend en partie de la relation : on peut être sécure avec son ou sa partenaire et anxieux avec un parent. Sa stabilité dans le temps est réelle mais modérée. MyLoveLab tient à cette nuance : ton style est une région où tu te trouves en ce moment, pas une case.
Comment MyLoveLab s’en sert
La dimension Attachement et sécurité descend directement de cette lignée : Hazan et Shaver pour l’idée, Brennan, Clark et Shaver pour les deux axes, Fraley pour l’échelle ECR-R dont le test MyLoveLab s’inspire sans être elle. Dans le programme, le niveau 2 reprend les deux stratégies de Mikulincer et Shaver pour te faire dresser la carte de ton système d’alarme, et le niveau 3 les retourne vers l’autre : lire ses sorties sans coller d’étiquette. Le cycle anxieux-évitant, lui, a son propre article : le couple anxieux-évitant.
Le test MyLoveLab te situe sur les deux axes de l’attachement adulte, l’anxiété d’abandon et l’évitement de l’intimité, à partir de situations concrètes de ta relation. Quinze minutes, sans inscription, et ton ou ta partenaire peut le passer de son côté.
Mesurer ma dimension AttachementÀ lire
- Romantic love conceptualized as an attachment processL’article fondateur : le questionnaire du journal, les trois styles adultes et leurs modèles mentaux de l’amour.
- Love as attachment: The integration of three behavioral systemsAvec Donna Bradshaw : l’amour comme combinaison de trois systèmes, attachement, soin et sexualité.
- Attachment as an organizational framework for research on close relationshipsLe manifeste : faire de l’attachement le cadre de toute la recherche sur les relations proches.
- Attachment in Adulthood: Structure, Dynamics, and ChangeDe Mikulincer et Shaver : la synthèse de référence, dense, avec le modèle de l’hyperactivation et de la désactivation. Seconde édition en 2016.
Questions fréquentes
Qu’a montré l’étude de Hazan et Shaver en 1987 ?
Qu’on peut décrire l’amour adulte comme un processus d’attachement, avec les mêmes styles que chez l’enfant. Sur 620 lecteurs d’un journal de Denver, 56 % se décrivaient comme sécures, 25 % comme évitants et 19 % comme anxieux, et chaque style allait avec des expériences amoureuses et des croyances sur l’amour différentes.
Quels sont les trois styles d’attachement de Hazan et Shaver ?
Le sécure (à l’aise dans la proximité et la dépendance), l’évitant (mal à l’aise quand on se rapproche, méfiant) et l’anxieux-ambivalent (peur de ne pas être assez aimé, envie de fusion). Le quatrième style, désorganisé ou craintif, a été ajouté en 1991, et la recherche mesure aujourd’hui deux axes plutôt que des cases.
Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de quatre styles et de deux axes ?
Parce que les analyses statistiques menées sur toutes les échelles existantes, à partir de 1998, montrent que les différences d’attachement se résument à deux dimensions continues : l’anxiété d’abandon et l’évitement de l’intimité. Les quatre styles sont les quatre coins de cette carte. La plupart des gens sont quelque part entre les coins.
Qu’est-ce que l’hyperactivation et la désactivation ?
Les deux stratégies décrites par Mikulincer et Shaver quand la figure d’attachement ne semble pas disponible. L’hyperactivation monte le volume : relancer, guetter, protester. La désactivation coupe le signal : s’éloigner, minimiser, se suffire. Deux réponses opposées à la même question : « es-tu là pour moi ? ».
Références
- Hazan, C. & Shaver, P. (1987). Romantic love conceptualized as an attachment process. Journal of Personality and Social Psychology, 52(3), 511-524.
- Shaver, P. R., Hazan, C. & Bradshaw, D. (1988). Love as attachment: The integration of three behavioral systems. In R. J. Sternberg & M. L. Barnes (dir.), The Psychology of Love (p. 68-99). Yale University Press.
- Bartholomew, K. & Horowitz, L. M. (1991). Attachment styles among young adults: A test of a four-category model. Journal of Personality and Social Psychology, 61(2), 226-244.
- Hazan, C. & Shaver, P. R. (1994). Attachment as an organizational framework for research on close relationships. Psychological Inquiry, 5(1), 1-22.
- Fraley, R. C. & Shaver, P. R. (2000). Adult romantic attachment: Theoretical developments, emerging controversies, and unanswered questions. Review of General Psychology, 4(2), 132-154.
- Mikulincer, M. & Shaver, P. R. (2003). The attachment behavioral system in adulthood: Activation, psychodynamics, and interpersonal processes. Advances in Experimental Social Psychology, 35, 53-152.
- Mikulincer, M. & Shaver, P. R. (2007). Attachment in Adulthood: Structure, Dynamics, and Change. Guilford.
- Roisman, G. I., Holland, A., Fortuna, K., Fraley, R. C., Clausell, E. & Clarke, A. (2007). The Adult Attachment Interview and self-reports of attachment style: An empirical rapprochement. Journal of Personality and Social Psychology, 92(4), 678-697.