La recherche · Désir et intimité

Rosemary Basson : pourquoi l’envie peut venir en chemin, et pourquoi c’est normal

Médecin et clinicienne en médecine sexuelle, professeure clinique de psychiatrie à l’Université de la Colombie-Britannique · décédée en 2026

Pendant des décennies, on a décrit le désir comme une ligne droite : l’envie d’abord, le reste ensuite. Rosemary Basson a proposé un cercle, où l’on peut entrer sans envie préalable et où le désir se met en route en chemin. Pour beaucoup de couples installés, ça change tout : une envie au repos n’est plus une panne.

Modèle circulaire du désirDésir réactifDisponibilité choisieL’envie qui vient en chemin

Par Laurène · mis à jour le 27 septembre 2026 · 8 min de lecture

Qui est Rosemary Basson ?

Rosemary Basson est une médecin formée à l’Université de Londres, diplômée en 1971, qui a fait l’essentiel de sa carrière au Canada. Elle rejoint le département de psychiatrie de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), à Vancouver, en 1988, et dirige pendant près de vingt ans son programme de médecine sexuelle. Elle y reçoit des femmes, et des couples, adressés pour des difficultés de désir, d’excitation ou de douleur.

C’est ce travail de consultation qui la conduit à remettre en cause les modèles en vigueur. Elle publie plus d’une centaine d’articles, dont des synthèses dans The Lancet et le New England Journal of Medicine, et participe comme vice-présidente aux consultations internationales de 2003 et 2009 sur les dysfonctions sexuelles, qui ont pesé sur la façon dont les médecins définissent ces troubles. Elle prend sa retraite fin 2020 avec le titre de professeure clinique émérite, et meurt en avril 2026, à 78 ans.

Pourquoi elle compte pour ton couple : Basson est la personne qui a donné un nom, et une légitimité clinique, à quelque chose que beaucoup de gens vivaient en silence. Ne pas ressentir d’envie spontanée et pourtant avoir une vie intime satisfaisante une fois engagé, ce n’est pas une anomalie. C’est un fonctionnement.

L’idée centrale

Le modèle classique, hérité de Masters et Johnson (1966) puis complété par Helen Singer Kaplan (1979), décrit une ligne droite : le désir vient d’abord, l’excitation suit, puis le reste. Il décrit bien les débuts d’une relation, et souvent mal la suite. En 2000, puis en 2001, Basson propose autre chose : un cercle. On peut y entrer depuis un état neutre, sans envie préalable, pour des raisons d’intimité : se sentir proche, faire plaisir, partager un moment. Si le contexte est bon et les stimulations agréables, l’excitation arrive, et l’envie se met en route en chemin. La satisfaction qui suit, émotionnelle autant que physique, nourrit la motivation à recommencer.

Basson ne nie pas le désir spontané : il existe, surtout au début des relations et chez certaines personnes toute leur vie. Elle dit que dans les relations installées, en particulier chez les femmes qu’elle recevait, le désir réactif est souvent le chemin principal, et qu’il est aussi légitime que l’autre.

Les concepts clés

Le désir réactif

C’est l’appétit qui vient en mangeant. L’envie n’est pas le point de départ, c’est une réponse à ce qui se passe : la proximité, la tendresse, la détente, un contexte sûr. Le glissement, avec les années, du désir spontané vers le désir réactif est décrit par Basson comme un fonctionnement, pas une panne. Et la croyance inverse fabrique exactement ce qu’elle redoute : si tu guettes ton envie, tu la surveilles, et la surveillance devient pression.

La disponibilité choisie

Le point d’entrée dans le cercle n’est pas l’envie, c’est une ouverture délibérée : accepter d’entrer dans un moment agréable, sans savoir où il mènera, et sans obligation qu’il mène quelque part. Le mot compte : c’est une disponibilité choisie, jamais une obligation. Un « non » ou un « pas maintenant » est une réponse complète, et Basson insiste sur la motivation de la personne, pas sur celle de son ou sa partenaire.

Un cercle qui peut casser à chaque étape

L’intérêt clinique du modèle, c’est qu’il montre où ça coince. Le cercle peut se rompre à l’entrée (aucune raison d’y aller : conflit non réglé, ressentiment, fatigue), pendant (contexte qui ne permet pas de se détendre, stimulations inadaptées, douleur), ou à la sortie (un résultat décevant qui abaisse la motivation pour la fois suivante). Quand la douleur fait partie du cercle, ou qu’un traitement, une maladie ou un bouleversement hormonal sont passés par là, le premier interlocuteur est un médecin, pas un exercice de couple.

Un modèle pour les relations installées, hommes compris

Basson a d’abord écrit pour les femmes, à partir de sa pratique. Mais dès 2001, dans « Human sex-response cycles », elle présente un modèle valable pour les deux sexes, en notant que beaucoup d’hommes en relation longue reconnaissent aussi un désir qui vient en chemin. Les enquêtes ultérieures ont confirmé que ni « les femmes » ni « les hommes » ne rentrent dans un seul schéma.

Ce que dit la recherche

Le modèle de Basson est d’abord un modèle clinique, construit à partir de consultations. Il a ensuite été testé par des questionnaires où l’on demande aux gens dans quel schéma ils se reconnaissent. Voici ce que ces travaux montrent.

  • Basson (2001) a utilisé son cercle avec 47 femmes adressées pour un désir bas : toutes s’y reconnaissaient et pouvaient situer des ruptures à plusieurs endroits du cycle. Utile en consultation, mais c’est un petit échantillon clinique, sans groupe de comparaison.
  • Sand et Fisher (2007), auprès d’un échantillon d’infirmières, ont trouvé qu’à peu près autant de femmes se reconnaissent dans chacun des trois modèles (Masters et Johnson, Kaplan, Basson). Celles qui ont des difficultés sexuelles se reconnaissent plus souvent dans celui de Basson.
  • Giles et McCabe (2009) confirment : le modèle linéaire décrit mieux les femmes sans difficulté, le modèle circulaire décrit mieux les femmes avec difficulté.
  • Giraldi, Kristensen et Sand (2015), dans une enquête danoise auprès d’adultes de 20 à 65 ans, hommes et femmes, concluent qu’aucun modèle unique ne décrit tout le monde, et que la majorité des personnes satisfaites de leur vie intime se reconnaissent dans les modèles linéaires.
  • En 2013, le DSM-5 a fusionné le trouble du désir et le trouble de l’excitation chez la femme en un seul diagnostic, et le désir réactif figure parmi ses critères. Brotto et Graham (2021) précisent toutefois qu’aucun modèle unique n’a servi de cadre à cette révision.

La lecture honnête : le cercle de Basson est très utile pour comprendre une difficulté, moins pour décrire « la » sexualité féminine ou masculine en général. Sa vraie contribution est d’avoir ouvert l’éventail du normal.

Les limites et les critiques

La première critique vient de la recherche elle-même : le modèle décrit mieux les personnes en difficulté que les autres. Certains cliniciens en ont conclu qu’il risque de normaliser une absence de désir qui serait un signal à écouter : une relation qui va mal, une santé qui flanche, un traitement qui pèse. Un débat public a eu lieu en 2021 dans le Journal of Sex & Marital Therapy, entre ceux qui jugent le modèle dépassé et ceux qui rappellent qu’il reste validé, à côté d’autres.

La deuxième limite est méthodologique. Les validations reposent sur des auto-questionnaires où l’on demande de se reconnaître dans un schéma dessiné, sur des échantillons souvent occidentaux et majoritairement hétérosexuels. Les hommes ont été peu étudiés jusqu’aux années 2010, et le cercle initial leur convenait mal sans adaptation.

La troisième limite est un risque d’usage, et c’est la plus importante pour un couple. « L’envie vient en chemin » peut se transformer en « entre quand même, tu verras ». C’est un contresens grave : Basson parle de disponibilité choisie et de motivation personnelle, jamais d’insistance. Si le modèle sert à faire pression, il ne sert plus à rien, et il abîme la sécurité dont le désir réactif a justement besoin.

Comment MyLoveLab s’en sert

Dans la dimension Intimité et désir, le niveau 2 (« Comment fonctionne ton désir ») repose sur elle : le malentendu de l’étincelle, les deux chemins du désir, le cercle plutôt que la ligne droite, et deux profils sous le même toit. Le niveau 9 (« Traverser les déserts ») reprend l’idée qu’une saison sans envie n’est pas un verdict. Le test ne mesure jamais une fréquence : il regarde si vous arrivez à parler d’envie sans gêne ni pression, et ce qui se passe quand l’un des deux n’a pas envie. Et le programme garde la règle de Basson dans sa version la plus stricte : rien ne se force, et toute douleur ou baisse durable relève d’un médecin.

Le test MyLoveLab mesure la dimension Intimité avec six autres, en 15 minutes. Aucune question explicite : il regarde le climat, la parole et la sécurité entre vous.

Mesurer ma dimension Intimité

À lire

  • The female sexual response: A different model · Article, 2000L’article fondateur, dans le Journal of Sex & Marital Therapy : le cercle, le désir réactif, la disponibilité choisie.
  • Human sex-response cycles · Article, 2001La version du modèle pour les deux sexes, avec l’idée que l’intimité peut être la raison d’entrer.
  • Using a different model for female sexual response to address women’s problematic low sexual desire · Article, 2001Le modèle appliqué à 47 femmes en consultation : où le cercle casse et comment on travaille dessus.
  • Women’s sexual dysfunction: revised and expanded definitions · Article, 2005Dans le CMAJ : comment son modèle a conduit à redéfinir les troubles du désir chez la femme.
  • Sexual desire and arousal disorders in women · Article, 2006Synthèse clinique dans le New England Journal of Medicine, à partir d’un cas : la version « médecin de famille » de son approche.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le désir réactif ?

C’est l’envie qui vient en réponse à ce qui se passe (proximité, tendresse, contexte sûr) plutôt qu’avant. Rosemary Basson l’a décrit en 2000 dans son modèle circulaire : on peut entrer dans un moment intime sans envie préalable, par disponibilité choisie, et voir le désir se mettre en route en chemin. C’est un fonctionnement normal, fréquent dans les relations installées.

Est-ce normal de ne jamais avoir envie spontanément ?

Oui, pour beaucoup de personnes, et surtout dans la durée. Le désir spontané est un des deux chemins, pas le seul. Ce qui mérite attention, c’est plutôt une envie qui ne vient plus même en chemin, une douleur, ou un désir qui a disparu après un traitement ou une maladie : là, un médecin est le premier interlocuteur.

Le modèle de Basson concerne-t-il aussi les hommes ?

Basson l’a d’abord construit à partir de consultations avec des femmes, mais dès 2001 elle en propose une version pour les deux sexes. Les enquêtes montrent que ni les femmes ni les hommes ne rentrent dans un seul schéma : certains se reconnaissent dans la ligne droite, d’autres dans le cercle, et ça peut changer selon la période de vie.

Est-ce que « l’envie vient en chemin » veut dire qu’il faut se forcer ?

Non, jamais. Basson parle de disponibilité choisie : une ouverture décidée par la personne elle-même, sans obligation de résultat. Utiliser le modèle pour insister est un contresens qui détruit la sécurité dont le désir réactif a besoin. Un « pas maintenant » est une réponse complète.

Références

  1. Basson, R. (2000). The female sexual response: A different model. Journal of Sex & Marital Therapy, 26(1), 51-65.
  2. Basson, R. (2001). Human sex-response cycles. Journal of Sex & Marital Therapy, 27(1), 33-43.
  3. Basson, R. (2001). Using a different model for female sexual response to address women’s problematic low sexual desire. Journal of Sex & Marital Therapy, 27(5), 395-403.
  4. Basson, R. (2006). Sexual desire and arousal disorders in women. New England Journal of Medicine, 354(14), 1497-1506.
  5. Sand, M. & Fisher, W. A. (2007). Women’s endorsement of models of female sexual response: The nurses’ sexuality study. Journal of Sexual Medicine, 4(3), 708-719.
  6. Giles, K. R. & McCabe, M. P. (2009). Conceptualizing women’s sexual function: Linear vs. circular models of sexual response. Journal of Sexual Medicine, 6(10), 2761-2771.
  7. Giraldi, A., Kristensen, E. & Sand, M. (2015). Endorsement of models describing sexual response of men and women with a sexual partner: An online survey in a population sample of Danish adults ages 20-65 years. Journal of Sexual Medicine, 12(1), 116-128.
  8. Brotto, L. A. & Graham, C. A. (2022). Is Basson’s model of sexual response relevant? Yes, and so are other validated models of sexual response: A commentary on Balon (2021). Journal of Sex & Marital Therapy, 48(1), 13-16.

Voir la bibliographie complète

Auteurs liés

À lire sur le blog