La recherche · Désir et intimité

Emily Nagoski : le désir a deux pédales, et le contexte décide laquelle tu appuies

Éducatrice en santé sexuelle américaine, docteure en comportements de santé (Université d’Indiana) · née en 1977

Une envie qui ne démarre pas est rarement un moteur mort, presque toujours un frein enfoncé. Cette phrase, qui a changé la façon dont des millions de gens pensent leur désir, vient d’Emily Nagoski. Elle n’a pas inventé le modèle qui la sous-tend, mais elle l’a rendu compréhensible et utilisable dans un couple. Voici ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas.

Accélérateur et freinsLe contexte est roiDésir réactifNon-concordance

Par Laurène · mis à jour le 27 septembre 2026 · 7 min de lecture

Qui est Emily Nagoski ?

Emily Nagoski est née en 1977 aux États-Unis. Après des études de psychologie à l’Université du Delaware, où elle commence dès 1995 comme éducatrice de santé auprès d’autres étudiants, elle obtient à l’Université d’Indiana un master en counseling puis un doctorat en comportements de santé, avec une spécialisation en sexualité humaine. C’est là, à Bloomington, que se trouve le Kinsey Institute, où elle fait ses stages cliniques et où travaillent les chercheurs dont elle vulgarisera les travaux.

Pendant huit ans, elle dirige l’éducation au bien-être au Smith College (Massachusetts), où elle donne un cours sur la sexualité des femmes. En 2015, elle publie « Come As You Are » (traduit en français sous le titre « Je jouis comme je suis », Leduc, 2021), qui devient un best-seller et est traduit dans plus de quinze langues. Suivent « Burnout » (2019), écrit avec sa sœur jumelle Amelia, et « Come Together » (2024), consacré au désir dans les relations longues.

Une précision importante : Nagoski est une éducatrice et une vulgarisatrice, pas l’autrice des modèles qu’elle explique. L’accélérateur et les freins viennent du modèle du double contrôle de John Bancroft et Erick Janssen, du Kinsey Institute. Le désir réactif vient de Rosemary Basson. Son apport, considérable, est d’avoir traduit ces travaux en langage courant, avec une conclusion pratique pour la vie à deux.

L’idée centrale

Le cerveau gère le désir avec deux systèmes indépendants : un système d’excitation, qui repère tout ce qui est stimulant, et un système d’inhibition, qui repère toutes les bonnes raisons de ne pas y aller (danger, fatigue, gêne, conséquences). Nagoski les appelle l’accélérateur et les freins. Chacun a une sensibilité qui varie d’une personne à l’autre, et la plupart des difficultés de désir viennent de freins trop enfoncés, pas d’un accélérateur en panne.

Deux idées suivent. La première : la variabilité est la norme. Le sous-titre du livre, « tu es normale », résume sa mission. La deuxième : le contexte est roi. Le même geste, exactement le même, allume un samedi tranquille et freine un mardi en plein mail urgent. Ce n’est pas de l’inconstance, c’est le fonctionnement des deux pédales.

Les concepts clés

L’accélérateur et les freins : le modèle du double contrôle

Bancroft et Janssen formulent le modèle en 2000, d’abord pour comprendre les troubles de l’érection d’origine centrale, avant de l’élargir. Ils construisent des questionnaires pour mesurer la sensibilité de chaque pédale : les échelles SIS/SES chez les hommes (2002), puis une version pour les femmes (2006). Détail utile pour un couple : il n’y a pas un frein mais deux. Le premier réagit à la peur de ne pas être à la hauteur ; le second aux conséquences possibles (être entendu, être vu, une porte qui ne ferme pas). On ne desserre pas les deux de la même façon.

Le contexte est roi

Le contexte, chez Nagoski, c’est deux choses : les circonstances (le lieu, l’heure, le bruit, la journée qu’on a eue) et l’état d’esprit dans lequel on les vit. Le stress, la charge mentale, une tension non réglée et un corps qu’on commente sont les freins les plus fréquents, et aucun d’eux n’a l’air « sexuel ». D’où sa conclusion, que le programme MyLoveLab a gardée telle quelle : le meilleur geste de la semaine pour le désir n’a souvent rien de sensuel.

Désir spontané, désir réactif

Nagoski reprend le cercle de Basson et le rend populaire : l’envie peut venir avant (spontanée) ou en chemin (réactive), et les deux sont normales. Elle avance des proportions (environ 15 % de femmes au désir plutôt spontané, 30 % plutôt réactif, la majorité entre les deux selon le contexte), en précisant elle-même que ces chiffres sont fragiles et que la recherche manque. À retenir : la catégorie, pas le pourcentage.

La non-concordance

Le corps et le ressenti ne racontent pas toujours la même histoire. Une méta-analyse de Chivers et ses collègues (2010), sur plus de 130 études, montre que l’accord entre la réaction physique et l’envie ressentie est moyen chez les hommes et faible chez les femmes. Nagoski en tire une règle simple et protectrice : le corps ne dit pas l’envie, c’est la personne qui la dit. Dans un couple, ça veut dire écouter la parole, jamais interpréter un corps.

Ce que dit la recherche

Le modèle du double contrôle est l’un des cadres les plus étudiés en sexologie depuis vingt-cinq ans. Voici ce que les travaux de référence établissent, et jusqu’où.

  • Bancroft et Janssen (2000) posent le modèle : excitation et inhibition sont deux systèmes distincts, et les gens diffèrent dans la sensibilité de chacun. C’est une proposition théorique, appuyée sur la neurobiologie, pas une preuve en soi.
  • Janssen, Vorst, Finn et Bancroft (2002) construisent et valident le questionnaire SIS/SES (45 questions) chez des hommes : un facteur d’excitation et deux facteurs d’inhibition apparaissent nettement.
  • Graham, Sanders et Milhausen (2006) valident un inventaire adapté aux femmes auprès de 655 participantes, avec là aussi deux grands facteurs, excitation et inhibition, et une bonne stabilité dans le temps.
  • Bancroft, Graham, Janssen et Sanders (2009) font le bilan : les différences individuelles de sensibilité aident à comprendre une part des difficultés de désir et d’érection, des prises de risque et des variations entre personnes. Le modèle est robuste, mais il explique une part, pas tout.
  • Chivers et ses collègues (2010) documentent la non-concordance : la réaction physique n’est pas une mesure fiable de l’envie, en particulier chez les femmes.
  • Mark et Lasslo (2018), dans leur revue de 64 études sur le désir dans les relations longues, retrouvent les freins de la vie quotidienne (stress, fatigue, image du corps) et les leviers relationnels (communication, nouveauté, sécurité) que Nagoski met en avant.

Les limites et les critiques

Première limite, celle de toute vulgarisation : « Come As You Are » n’a pas de données propres. C’est une synthèse, brillante, mais une synthèse. Certaines affirmations vont plus loin que les études, à commencer par les proportions de désir spontané et réactif, que Nagoski elle-même qualifie de fragiles dans l’édition révisée de 2021.

Deuxième limite, celle du modèle lui-même. Le double contrôle repose surtout sur des auto-questionnaires, souvent remplis par des étudiants ou des adultes occidentaux. Il décrit des tendances individuelles, pas ce qui se passe entre deux personnes précises un soir précis. Et la métaphore simplifie : tous les freins ne sont pas à « desserrer ». Certains sont un système de sécurité qui fait très bien son travail, et Nagoski le dit, mais les résumés qu’on lit en ligne l’oublient souvent.

Troisième limite, celle de l’usage. Le livre s’adresse d’abord aux femmes ; les hommes et les couples sont mieux servis par « Come Together ». Et « change le contexte » peut devenir un slogan qui fait passer à côté de causes qui ne se règlent pas dans la chambre : une douleur, un traitement, une dépression, un bouleversement hormonal. Une baisse de désir durable, surtout avec douleur, se consulte chez un médecin.

Comment MyLoveLab s’en sert

Dans la dimension Intimité et désir, le niveau 4 (« Tes accélérateurs et tes freins ») lui doit tout : deux pédales indépendantes, un accélérateur qui manque de place, des freins comme système de sécurité, le contexte est roi, et la stratégie desserrer d’abord, stimuler ensuite. Le test ne pose aucune question explicite : il cherche si la fatigue, la charge et les tensions non réglées ont pris la place de la curiosité, parce que c’est là que campent les freins. Et le programme garde les deux garde-fous de Nagoski : la parole plutôt que le corps pour dire l’envie, et le médecin quand le corps se tait longtemps.

Le test MyLoveLab mesure la dimension Intimité avec six autres, en 15 minutes. Aucune question explicite : il regarde le climat, la parole et la sécurité entre vous.

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À lire

  • Come As You Are: The Surprising New Science that Will Transform Your Sex Life (en français : Je jouis comme je suis : guide pour une sexualité féminine épanouie (Leduc, 2021)) · Livre, 2015Le livre de l’accélérateur et des freins, du contexte et de la non-concordance. Édition révisée en 2021.
  • Come Together: The Science (and Art!) of Creating Lasting Sexual Connections · Livre, 2024La suite pour les couples installés : le plaisir plutôt que la fréquence, et comment rester deux.
  • Burnout: The Secret to Unlocking the Stress Cycle · Livre, 2019Écrit avec sa sœur Amelia : le stress comme frein numéro un, et comment boucler le cycle du stress.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que le modèle du double contrôle ?

Un modèle formulé par John Bancroft et Erick Janssen (Kinsey Institute) en 2000 : le désir dépend de deux systèmes indépendants, un d’excitation (l’accélérateur) et un d’inhibition (les freins), dont la sensibilité varie d’une personne à l’autre. Une envie qui ne vient pas s’explique le plus souvent par des freins enfoncés, pas par un accélérateur en panne.

Emily Nagoski a-t-elle inventé l’accélérateur et les freins ?

Non. La métaphore est la sienne, le modèle est celui de Bancroft et Janssen, et le désir réactif vient de Rosemary Basson. Nagoski est une éducatrice et une vulgarisatrice formée à l’Université d’Indiana, et elle cite ses sources. Son apport est d’avoir rendu ces travaux compréhensibles et utilisables dans un couple.

« Le contexte est roi », ça veut dire quoi concrètement ?

Que le même geste peut allumer ou freiner selon les circonstances et l’état d’esprit du moment. Concrètement, les freins les plus fréquents sont le stress, la fatigue, une tension non réglée et un corps qu’on commente. Les desserrer (régler la tension, sortir les écrans de la chambre, partager une charge) fait souvent plus pour le désir que n’importe quelle stimulation.

Faut-il lire « Come As You Are » quand on est un homme ?

Le livre s’adresse d’abord aux femmes, mais le modèle vaut pour tout le monde, et comprendre les freins de sa ou son partenaire est déjà un geste utile. Pour les couples et le désir dans la durée, « Come Together » (2024) est plus directement adapté. Dans les deux cas : c’est de la vulgarisation, solide, à lire comme telle.

Références

  1. Bancroft, J. & Janssen, E. (2000). The dual control model of male sexual response: A theoretical approach to centrally mediated erectile dysfunction. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 24(5), 571-579.
  2. Janssen, E., Vorst, H., Finn, P. & Bancroft, J. (2002). The Sexual Inhibition (SIS) and Sexual Excitation (SES) Scales: I. Measuring sexual inhibition and excitation proneness in men. Journal of Sex Research, 39(2), 114-126.
  3. Graham, C. A., Sanders, S. A. & Milhausen, R. R. (2006). The Sexual Excitation/Sexual Inhibition Inventory for Women: Psychometric properties. Archives of Sexual Behavior, 35(4), 397-409.
  4. Bancroft, J., Graham, C. A., Janssen, E. & Sanders, S. A. (2009). The dual control model: Current status and future directions. Journal of Sex Research, 46(2-3), 121-142.
  5. Chivers, M. L., Seto, M. C., Lalumière, M. L., Laan, E. & Grimbos, T. (2010). Agreement of self-reported and genital measures of sexual arousal in men and women: A meta-analysis. Archives of Sexual Behavior, 39(1), 5-56.
  6. Basson, R. (2000). The female sexual response: A different model. Journal of Sex & Marital Therapy, 26(1), 51-65.
  7. Nagoski, E. (2015). Come As You Are. Simon & Schuster. (Je jouis comme je suis, Leduc, 2021)
  8. Mark, K. P. & Lasslo, J. A. (2018). Maintaining sexual desire in long-term relationships: A systematic review and conceptual model. Journal of Sex Research, 55(4-5), 563-581.

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