La recherche · Désir et intimité

Robert Sternberg : intimité, passion, engagement, les trois côtés de l’amour

Psychologue américain, professeur de développement humain à l’université Cornell · né en 1949

On peut s’aimer beaucoup et manquer de quelque chose de précis. Robert Sternberg a donné trois noms à ce quelque chose : l’intimité, la passion, l’engagement. Son triangle est l’un des modèles les plus enseignés au monde, et l’un des plus utiles pour comprendre pourquoi un couple qui va bien peut quand même se sentir bancal.

Théorie triangulaireIntimité, passion, engagementSept formes d’amourL’échelle triangulaire

Par Laurène · mis à jour le 27 septembre 2026 · 7 min de lecture

Qui est Robert Sternberg ?

Robert Sternberg est né le 8 décembre 1949 à Newark, dans le New Jersey. Diplômé de Yale, docteur de Stanford en 1975, il fait l’essentiel de sa carrière à Yale, où il devient professeur de psychologie et d’éducation, avant des postes de direction à Tufts et à Oklahoma State, puis un poste de professeur de développement humain à l’université Cornell. Il a présidé l’American Psychological Association en 2003. Il est d’abord connu pour ses travaux sur l’intelligence ; l’amour est son second grand chantier.

En 1986, il publie dans Psychological Review la théorie triangulaire de l’amour, qui va devenir l’un des modèles les plus enseignés au monde. Il la complète par une échelle de mesure (1988, validée en 1997), puis par une seconde théorie, l’amour comme histoire (1998), qu’il réunit en 2006 dans une « théorie duplex ». Il a aussi beaucoup écrit pour le grand public.

Pourquoi ça compte pour ton couple ? Parce que le triangle donne des mots à une intuition que beaucoup ont sans pouvoir la formuler : on peut s’aimer beaucoup et manquer de quelque chose de précis. Nommer ce quelque chose, intimité, passion ou engagement, change complètement la conversation.

L’idée centrale

Pour Sternberg, l’amour se compose de trois ingrédients. L’intimité : la proximité, la chaleur, la confiance, le sentiment d’être connecté. La passion : l’attirance physique, le désir, l’élan romantique. L’engagement : à court terme, la décision d’aimer ; à long terme, la volonté de maintenir ce lien. La quantité d’amour dépend de la force des trois ; le type d’amour dépend de leur équilibre.

Le triangle est une image : chaque côté est un ingrédient, et sa forme dit à quoi ressemble votre amour aujourd’hui. Deux triangles dans un couple, le tien et celui de l’autre, ne se superposent jamais tout à fait. L’écart entre les deux est, pour Sternberg, une source de conflit plus fréquente que le manque d’amour lui-même.

Les concepts clés

Les trois composantes

Elles n’évoluent pas au même rythme. La passion monte très vite et redescend d’elle-même, comme une accoutumance. L’intimité grandit avec les confidences et la vie partagée, puis peut stagner quand on croit tout savoir de l’autre. L’engagement croît lentement et se stabilise, à condition d’être renouvelé. Un couple qui s’installe voit donc sa passion baisser sans que rien n’aille mal ; ce qui compte est ce que deviennent les deux autres côtés.

Les sept formes d’amour

En combinant les trois ingrédients, Sternberg décrit sept formes (et une huitième, le non-amour, quand rien n’est là). L’amitié (intimité seule). L’engouement (passion seule, le coup de foudre). L’amour vide (engagement seul, le couple qui reste par devoir). L’amour romantique (intimité et passion, sans engagement). L’amour compagnon (intimité et engagement, sans passion : beaucoup de vieux couples). L’amour fou (passion et engagement, sans intimité : le mariage éclair). Et l’amour accompli, les trois à la fois, qu’il juge possible mais difficile à maintenir.

Le triangle idéal et le triangle réel

Chacun porte aussi un triangle idéal : la forme d’amour qu’il voudrait vivre. Sternberg lit la satisfaction dans l’écart entre le triangle vécu et le triangle souhaité, et dans l’écart entre les triangles des deux partenaires. Deux personnes peuvent avoir « autant » d’amour et souffrir parce que l’une veut plus de passion et l’autre plus de sécurité.

L’échelle triangulaire

L’échelle de Sternberg comprend 45 affirmations, quinze par composante (« je me sens proche de… », « je ne peux pas imaginer quelqu’un d’autre me rendre aussi heureux… », « je resterai avec… malgré les difficultés »), notées de 1 à 9. Elle existe aujourd’hui en version courte de quinze items, validée dans 37 langues.

L’amour comme histoire

Sa seconde théorie dit que chacun vit son couple comme le personnage d’une histoire dont il a un scénario en tête : le conte de fées, l’entreprise, le jardin à cultiver, le voyage, la guerre, la collection. Il en recense 26. Deux partenaires dont les histoires sont compatibles se comprennent ; deux histoires incompatibles produisent des conflits que ni l’un ni l’autre ne sait expliquer.

Ce que dit la recherche

La théorie triangulaire est d’abord une théorie descriptive. Ce qui a été testé, c’est surtout la mesure : est-ce que les trois composantes se distinguent, se retrouvent partout, et prédisent quelque chose ?

  • La validation de l’échelle (Sternberg, 1997). Deux études trouvent des fiabilités élevées pour chaque sous-échelle et une structure en trois facteurs cohérente avec la théorie.
  • Un test indépendant (Acker et Davis, 1992). Sur 204 adultes, le soutien est mitigé : l’engagement est bien plus fort chez les couples mariés et c’est le meilleur prédicteur de la satisfaction, surtout dans les relations longues ; en revanche, la passion ne baisse avec le temps que chez les femmes, et l’intimité ne baisse pas comme prévu.
  • L’universalité (Sorokowski et coll., 2021). Sur 7 332 participants de 25 pays sur tous les continents, l’échelle mesure la même chose partout, et les niveaux des trois composantes varient avec la durée de la relation dans le sens prédit.
  • La version courte (Kowal et coll., 2024). Quinze items, validés dans 37 langues, qui permettent d’utiliser le triangle dans des enquêtes internationales.

Ce que ça montre : trois dimensions qu’on retrouve dans toutes les cultures étudiées, et un engagement qui pèse lourd dans la satisfaction. Ce que ça ne montre pas : que ces trois composantes soient réellement indépendantes, ni que le triangle explique pourquoi l’amour change.

Les limites et les critiques

La critique principale est psychométrique : intimité, passion et engagement sont très fortement corrélés entre eux dans presque toutes les études. Quand quelqu’un se dit très intime, il se dit aussi très engagé. On peut y voir la marque d’un amour accompli, ou le signe que l’échelle ne distingue pas bien ce qu’elle prétend séparer. Plusieurs items se rattachent d’ailleurs mieux à une autre composante qu’à la leur.

La théorie décrit, elle n’explique pas. Elle ne dit rien des mécanismes : pourquoi la passion s’use, comment l’intimité se reconstruit, ce qui fait tenir l’engagement. D’autres auteurs de cette section, Aron sur la nouveauté, Johnson sur l’attachement, apportent les rouages que le triangle laisse vides. Et « l’amour accompli » posé en sommet peut faire d’un amour compagnon heureux un échec par comparaison.

Enfin, une note d’honnêteté qui ne concerne pas sa théorie de l’amour mais sa pratique : en 2018, Sternberg a démissionné de la direction de la revue Perspectives on Psychological Science après que des collègues ont dénoncé la publication, sans relecture, de ses propres articles, avec des taux d’autocitation de 42 à 65 %, et plusieurs textes ont été retirés pour publication redondante. Ça n’invalide pas le triangle, testé par d’autres ; ça rappelle de lire ses chiffres avec le même regard critique que le reste.

Comment MyLoveLab s’en sert

Le triangle est le vocabulaire de fond de la dimension Intimité et désir : distinguer une intimité qui s’est refroidie d’une passion qui s’est usée, et comprendre que la seconde baisse sans qu’il y ait faute. Le côté « engagement » nourrit la dimension Projet commun : l’engagement n’est pas seulement rester, c’est décider à nouveau, et construire quelque chose qui le rend concret.

On reprend aussi l’idée des deux triangles, le vécu et le souhaité, pour lire un écart de satisfaction sans chercher de coupable. Le test ne calcule pas ton « type d’amour » : il mesure chaque côté séparément.

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À lire

  • The Triangle of Love: Intimacy, Passion, Commitment · Livre, 1988Le livre grand public de la théorie triangulaire, avec la première version de l’échelle.
  • Love Is a Story: A New Theory of Relationships · Livre, 1998Les 26 histoires d’amour : une autre façon de comprendre pourquoi deux partenaires ne se comprennent pas.
  • Cupid’s Arrow: The Course of Love Through Time · Livre, 1998Comment l’amour naît, évolue et finit, lu à travers le triangle.
  • The New Psychology of Love · Livre, 2006Ouvrage collectif dirigé avec Karin Weis, où Sternberg présente sa théorie duplex.
  • A triangular theory of love · Article, 1986L’article fondateur, dans Psychological Review.

Questions fréquentes

C’est quoi la théorie triangulaire de l’amour ?

Un modèle proposé par Robert Sternberg en 1986 : l’amour est fait de trois composantes, l’intimité, la passion et l’engagement. Leur force totale dit combien on aime ; leur équilibre dit quel type d’amour on vit. En les combinant, on obtient sept formes, de l’amitié à l’amour accompli.

Quelles sont les sept formes d’amour de Sternberg ?

L’amitié (intimité seule), l’engouement (passion seule), l’amour vide (engagement seul), l’amour romantique (intimité et passion), l’amour compagnon (intimité et engagement), l’amour fou (passion et engagement) et l’amour accompli (les trois). Le non-amour, quand rien n’est là, complète le tableau.

La passion baisse forcément avec le temps ?

Dans le modèle de Sternberg, oui : elle monte vite et redescend, comme une accoutumance. Les données sont plus nuancées (l’étude d’Acker et Davis ne trouve la baisse que chez les femmes), mais la tendance est réelle. Ce n’est pas un échec : c’est l’intimité et l’engagement qui portent le long terme, et la passion peut être relancée par la nouveauté.

La théorie de Sternberg est-elle validée scientifiquement ?

Partiellement. L’échelle est fiable et fonctionne dans 25 pays et 37 langues. Mais les trois composantes sont très corrélées entre elles, ce qui met en doute leur indépendance, et la théorie décrit sans expliquer. C’est un excellent vocabulaire, pas un mécanisme.

Références

  1. Sternberg, R. J. & Grajek, S. (1984). The nature of love. Journal of Personality and Social Psychology, 47(2), 312-329.
  2. Sternberg, R. J. (1986). A triangular theory of love. Psychological Review, 93(2), 119-135.
  3. Acker, M. & Davis, M. H. (1992). Intimacy, passion and commitment in adult romantic relationships: A test of the triangular theory of love. Journal of Social and Personal Relationships, 9(1), 21-50.
  4. Sternberg, R. J. (1997). Construct validation of a triangular love scale. European Journal of Social Psychology, 27(3), 313-335.
  5. Lemieux, R. & Hale, J. L. (1999). Intimacy, passion, and commitment in young romantic relationships: Successfully measuring the triangular theory of love. Psychological Reports, 85(2), 497-503.
  6. Sternberg, R. J. (2006). A duplex theory of love. In R. J. Sternberg & K. Weis (dir.), The New Psychology of Love. Yale University Press.
  7. Sorokowski, P., Sorokowska, A., Karwowski, M. et al. (2021). Universality of the triangular theory of love: Adaptation and psychometric properties of the Triangular Love Scale in 25 countries. Journal of Sex Research, 58(1), 106-115.
  8. Kowal, M., Sorokowski, P., Dinić, B. M. et al. (2024). Validation of the short version (TLS-15) of the Triangular Love Scale (TLS-45) across 37 languages. Archives of Sexual Behavior, 53(2), 839-857.

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