Peut-on vraiment prédire si un couple va durer ?
Tu as peut-être lu que John Gottman pouvait prédire un divorce « à 90 % » en regardant un couple discuter quinze minutes. C’est à moitié vrai, et la moitié qui manque compte. Dans leurs études des années 1990, Gottman et Levenson ont bien classé, à partir de conversations filmées en laboratoire, les couples qui allaient se séparer et ceux qui allaient rester, avec une précision impressionnante. Mais cette précision a été calculée après coup, sur les mêmes couples qui avaient servi à construire la formule. Quand on applique une formule à des couples qu’elle n’a jamais vus, elle se trompe bien plus souvent. Plusieurs chercheurs, dont Richard Heyman, l’ont rappelé : ce sont des classifications, pas des prophéties.
Ce qu’il faut en retenir n’est pas « on ne sait rien ». C’est l’inverse : les facteurs que ces études ont mis en évidence sont solides, ils ont été retrouvés dans des dizaines de travaux depuis, et ils ont une propriété précieuse. Ce sont des comportements, pas des traits de caractère. Donc ils se changent. Un signal de rupture n’est pas une condamnation, c’est une adresse : l’endroit où travailler.
Les signaux qui pèsent le plus, dans les deux sens
Le mépris, et les trois autres cavaliers
De tout ce que Gottman a mesuré, le mépris est le prédicteur le plus fort de séparation : les yeux au ciel, le ricanement, le sarcasme, le fait de parler de l’autre comme d’un inférieur. Il vient avec trois compagnons, la critique qui attaque la personne, la défensive qui renvoie la faute, et le mur de silence. Leur présence compte, mais ce qui compte encore plus, c’est leur fréquence et ce qui se passe après. Un couple qui glisse un cavalier dans une dispute et s’en excuse dix minutes plus tard va bien. Un couple où le mépris est le ton normal des repas, non.
La réparation, et surtout sa réception
Tous les couples disent des choses qu’ils regrettent. La différence, c’est ce que Gottman appelle les tentatives de réparation : une blague au milieu d’une dispute, un « attends, je recommence », une main tendue. Et plus encore : si l’autre les reçoit. Dans ses observations, les couples qui tiennent n’ont pas moins de disputes, ils ont des réparations qui aboutissent. Si, chez vous, la moindre tentative est rejetée (« c’est ça, fais le clown »), c’est un signal plus inquiétant que la dispute elle-même.
Le ratio cinq pour un pendant les conflits
Gottman et Levenson ont mesuré, seconde par seconde, les interactions positives et négatives de couples pendant un désaccord. Chez les couples stables, on comptait environ cinq positives pour une négative, même en plein conflit : un sourire, un hochement de tête, une concession, une touche d’humour. Chez les couples qui allaient se séparer, le compte tombait vers un pour un. Ce ratio ne se mesure pas en une soirée, mais tu peux te poser la question honnêtement : dans vos disputes, est-ce qu’il reste des gestes de lien ?
La façon dont vous racontez votre histoire
C’est le signal le plus étonnant. En 1992, Buehlman, Gottman et Katz ont simplement demandé à des couples de raconter leur histoire : la rencontre, les débuts, les épreuves. Trois ans plus tard, ceux qui avaient raconté avec de la tendresse pour l’autre, du « nous » plutôt que du « je », et présenté les moments durs comme traversés ensemble, étaient presque tous encore là. Ceux qui avaient réécrit le passé en négatif (« en fait, dès le début… ») s’étaient très majoritairement séparés. Le passé ne change pas, mais la manière dont un couple le raconte dit où il en est aujourd’hui.
L’engagement perçu, et la gratitude
En 2020, l’étude de Samantha Joel et 85 co-auteurs, sur plus de 11 000 couples, a classé les prédicteurs de la satisfaction. En tête : la conviction que l’autre est engagé dans la relation. Juste derrière, l’appréciation exprimée, la satisfaction dans l’intimité, la conviction que l’autre est heureux avec toi, et la manière de gérer les conflits. Et une conclusion qui dérange les idées reçues : les caractéristiques de chaque personne prises séparément prédisent bien moins que ce que le couple construit. La question « est-ce qu’on va durer ? » se pose donc moins en termes de « sommes-nous faits l’un pour l’autre » qu’en termes de « qu’est-ce qu’on fait l’un pour l’autre ».
Se tourner vers l’autre, dans les petits moments
Dans son étude sur les jeunes mariés, Gottman a compté ce qu’il appelle les « bids », les petites demandes d’attention du quotidien : « regarde cet oiseau », un soupir, une question anodine. Six ans plus tard, les couples encore ensemble avaient répondu à ces demandes près de neuf fois sur dix ; ceux qui avaient divorcé, environ une fois sur trois. Rien de spectaculaire là-dedans. C’est justement le point : un couple ne se joue pas dans les grandes déclarations mais dans des centaines de micro-réponses par semaine.
Ce qui ne prédit pas grand-chose, contrairement à ce qu’on croit
- La fréquence des disputes. Les couples stables ne se disputent pas moins. Gottman a même décrit des couples « volatils » qui se disputent beaucoup, fort, et durent, parce qu’ils réparent aussi fort.
- Les différences de personnalité. « On est trop différents » est une des phrases les plus courantes, et l’un des prédicteurs les plus faibles de l’étude de Joel. Deux personnes différentes qui se traitent bien vont mieux que deux jumeaux qui se méprisent.
- La passion des débuts qui retombe. Elaine Hatfield distingue l’amour passionné, intense et instable, de l’amour compagnon, plus calme et plus profond. Le passage de l’un à l’autre est la trajectoire normale, pas un signe de fin. Ce qui compte, c’est ce qui remplace la passion, pas son déclin.
- Ne pas avoir les mêmes centres d’intérêt. Ça facilite les week-ends, ça ne fait pas tenir un couple. Ce qui fait tenir, c’est de s’intéresser à ce qui intéresse l’autre, ce qui n’est pas la même chose.
Tu veux voir ces signaux mesurés sur votre couple, dimension par dimension ? Le test MyLoveLab prend 15 minutes, sans inscription. Il ne prédit pas l’avenir : il montre où vous en êtes aujourd’hui.
Faire le test« Test : est-ce que mon couple va durer » : ce que valent ces tests
Les premiers résultats quand on tape cette question sont des tests en dix questions, ou des calculateurs qui donnent un pourcentage à partir de deux prénoms. Les seconds sont un jeu, et ils le savent. Les premiers sont souvent une liste de signes plus ou moins bien choisis, avec un verdict au bout. Le problème n’est pas qu’ils soient faux, c’est qu’ils répondent à la mauvaise question. Un test sérieux ne dit pas « oui » ou « non ». Il dit où ça tient et où ça fuit : la communication est solide mais la réparation après les disputes n’existe pas ; la confiance est là mais l’intimité s’est éteinte. C’est cette carte qui sert à quelque chose, parce qu’on peut agir dessus. Notre propre test fonctionne comme ça, et on le dit clairement : il ne prédit pas si un couple va durer, et son score n’est pas une validation scientifique de votre relation. C’est une photo, prise avec les bons instruments.
Que faire de la réponse ?
Si tu as reconnu de bons signaux, tant mieux, et ce n’est pas une raison de ne rien faire : les couples qui durent sont ceux qui entretiennent, pas ceux qui ont été bien servis au départ. Si tu as reconnu des mauvais signaux, relis la liste : chacun est un comportement, et chacun a un antidote connu. La critique se remplace par la plainte ciblée. La défensive par l’acceptation d’une part de responsabilité. Le mépris par une culture de l’appréciation, exprimée à voix haute. Le mur de silence par une pause annoncée et une reprise datée. On les détaille dans l’article sur les disputes. Et le signal du récit, celui de votre histoire, tu peux le tester ce soir.
Et si les signaux sont mauvais ?
Aucun signal, même le mépris, n’est un verdict : des couples reviennent de loin quand les deux s’y mettent. Ce qui doit alerter, c’est le cumul, et la durée : du mépris installé, aucune réparation qui aboutit depuis des mois, et l’un des deux qui a déjà commencé à partir dans sa tête. Là, la question n’est plus « est-ce qu’on va durer », c’est « est-ce qu’on va chercher de l’aide maintenant ou dans un an ». Un thérapeute de couple ou un conseiller conjugal travaille précisément sur ces signaux. Et si ce que tu ressens n’est pas de l’inquiétude mais de la peur, si tu marches sur des œufs, si tu es surveillé·e ou rabaissé·e, la question n’est plus celle de cet article : lis la page sur la relation toxique, elle est faite pour ça, et le 3919 répond gratuitement, jour et nuit.
Questions fréquentes
Au bout de combien de temps sait-on si un couple va durer ?
Il n’y a pas de délai. L’ancienneté d’un couple ne dit rien de sa solidité : des couples de vingt ans se séparent, des couples de deux ans construisent quelque chose de durable. Ce qui informe, ce sont les comportements de cet article, observables dès les premiers mois, et qui peuvent changer dans les deux sens à tout âge de la relation.
Un couple qui se dispute beaucoup peut-il durer ?
Oui. La fréquence des disputes ne prédit pas la séparation. Ce qui la prédit, c’est la manière : la présence de mépris, l’absence de réparation, et un ratio d’interactions positives qui s’effondre pendant les conflits. Un couple qui se dispute fort et se réconcilie fort est souvent plus solide qu’un couple silencieux.
Est-ce que le test MyLoveLab me dira si mon couple va durer ?
Non, et on ne le promettra jamais. Il mesure sept dimensions que la recherche associe à la stabilité, il montre où vous êtes solides et où ça fuit, et il propose par quoi commencer. C’est une photo de départ, pas une prédiction. Ce que vous en faites ensuite compte plus que le score.
Références
- Gottman, J. M., & Levenson, R. W. (1992). Marital processes predictive of later dissolution: Behavior, physiology, and health. Journal of Personality and Social Psychology, 63(2), 221-233.
- Gottman, J. M., & Levenson, R. W. (2000). The timing of divorce: Predicting when a couple will divorce over a 14-year period. Journal of Marriage and Family, 62(3), 737-745.
- Heyman, R. E., & Slep, A. M. S. (2001). The hazards of predicting divorce without crossvalidation. Journal of Marriage and Family, 63(2), 473-479.
- Buehlman, K. T., Gottman, J. M., & Katz, L. F. (1992). How a couple views their past predicts their future: Predicting divorce from an oral history interview. Journal of Family Psychology, 5(3-4), 295-318.
- Joel, S., et al. (2020). Machine learning uncovers the most robust self-report predictors of relationship quality across 43 longitudinal couples studies. PNAS, 117(32), 19061-19071.
- Hatfield, E., & Walster, G. W. (1978). A New Look at Love. Addison-Wesley.
- Gottman, J. M. (1999). The Marriage Clinic: A Scientifically Based Marital Therapy. W. W. Norton.